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Burundi : Une inquiétante politisation des forces de sécurité.
Par Carlotta BAZUMVARYARI
Depuis la nuit des temps, l’homme vit dans l’espoir que le bonheur sera au
rendez-vous dans les jours à venir. Un prince mongol écrivait en 1675 :
…
Dans des malheurs présents,
dans l’espoir des plaisirs,
Nous ne vivons
jamais, nous attendons la vie.
Demain, demain,
dit-on, va combler tous nos vœux ;
…
Les burundais espèrent toujours voir la paix, la justice et la solidarité.
Mais ces espérances légitimes s’éloignent chaque jour davantage. Et les
derniers évènements risquent de convaincre les derniers optimistes impénitents.
De quoi je veux parler ? Du retour de l’armée dans le jeu politique.
Des forces de sécurité „ au dessus de tout
soupçon «.
Au lendemain des attentats des islamistes somaliens survenus en Uganda le
11juillet 2010, Jean Claude Kavumbagu écrivait : „ dès ce lundi matin,
l’inquiétude était palpable à Bujumbura pour tous ceux qui ont appris ce qui
s’est passé hier à Kampala car ils étaient convaincus que si les miliciens
shebab voulaient tenter quelque chose dans notre pays , ils y réussiraient avec
une facilité déconcertante tellement nos forces de défense et de sécurité
brillent par leurs capacité à piller et à tuer leurs compatriotes, plutôt que de
défendre leur pays. «
Cinq jours plus tard, il fut arrêté et mis en prison pour „ trahison « (sic).
Dans une déclaration signée de son porte-parole le député Léonard Nyangoma, l’ADC-Ikibiri
sortit une déclaration datée du 11 juillet, dénonçant une intervention de „
l’armée appuyée par des détachements de la police et des milices Imbonerakure du
CNDD-FDD « contre les populations civile s vivant dans la zone de Ruziba,
commune Kanyosha.
Le Ministre de la Défense, le Général Germain Niyoyankana vient de porter
plainte contre Léonard Nyangoma.
Il est clair, que n’eut été sa qualité de député, Nyangoma aurait été
directement mis en prison comme Kavumbagu. Mais ne nous faisons pas d’illusion
c’est une question de temps, le temps de donner à son arrestation un habillage
légal.
Un retour
en arrière ?
Il y a quelques années, alors que je vivais à l’étranger, un compatriote
parvint à faire amener sa nièce du Burundi. Elle était âgée d’à peine 5 ans. Un
jour pendant que nous nous promenions, elle s’exclama en disant : „ mais, ici
les gens n’ont pas peur des soldats ! « Elle venait de voir comment la
population discutait, blaguait avec des soldats qui passaient.
A l’époque, c’était dans les années quatre-vingt-dix, l’armée burundaise était
la terreur du peuple. Elle était plus une milice du parti UPRONA qu’une armée
nationale. Depuis quelques années, l’image avait nettement changé, elle était
plutôt une sorte de garde-fous face à un pouvoir aux tendances répressives. Le
Général Niyoyankana avait forcé l’admiration de plusieurs compatriotes et
étrangers par son indépendance d’esprit, et son sens du devoir républicain. A
plusieurs reprises, il avait rappelé à l’ordre ses frères d’armes qui avaient
trop tendance à être plus politiciens que soldats.
Mais que-ce qui a changé ? Pourquoi cette irruption dans les affaires
politiques ?
Quant à la police, nous savons que certains généraux à sa tête, rêvent de la
transformer en milice du CNDD-FDD. Mais le recours aux Imbonerakure, véritable
milice du parti au pouvoir montre que ces policiers issus des masses
laborieuses résistent encore , tant soit peu, aux sirènes partisanes qui
voudraient les retourner contre le peuple.
Une république
encore „ bananière « ?
Revenons à l’intervention des Forces de Défense Nationale du 10 juillet 2010.
Personne ne nie que l’armée est intervenue, pas même son porte parole. Là où il
y a divergences, c’est sur les actions menées par notre armée à Ruziba.
Mais des questions viennent vite à l’esprit :
1°) Dans un pays qui compte 30 000 policiers, quelle situation si grave
nécessitait l’intervention de l’armée ?
2°) Qui a donné l’ordre à cette
intervention ? Cette question n’est nullement
superflue pour deux raisons importantes :
- Le passé
récent de l’armée burundaise que j’ai évoqué ci- haut, où elle constituait la
terreur du peuple.
- La
constitution du Burundi réglemente scrupuleusement l’intervention de l’armée :
Article 249
Dans les limites déterminées par la
Constitution et les lois, seul le Président de la République peut autoriser
l’usage de la Force Armée :
a) Dans la défense de
l’Etat ;
b) Dans le
rétablissement de l’ordre et de la sécurité publique
c) Dans
l’accomplissement des obligations et engagements internationaux.
Article 250
Lorsque la force de défense
nationale est utilisée dans l’un des cas cités au paragraphe ci-dessus, le
Président consulte officiellement les instances compétentes habilitées et
informe le Parlement promptement et de façon détaillée sur :
a) la ou les raisons de
l’emploi de la force de défense nationale ;
b) tout endroit où cette
force est déployée ;
c) la période pour laquelle
cette force est déployée.
Article 251
Si le Parlement n’est pas en
session, le Président le convoque en session extraordinaire dans les sept jours
suivant l’usage de la force de défense nationale.
Est-ce le Président de la République
qui a ordonné l’intervention de l’armée à Ruziba ?
Et si c’est le cas, pour quelle
raison ? Et dix jours après l’intervention, le Parlement s’est-il saisi de la
question ?
Si des réponses convaincantes ne
sont pas apportées à ces nombreuses questions, nous nous retrouvons
malheureusement encore dans une République „ bananière « !
Des signes avant-coureurs ?
Il ne fait aucun doute que le Burundi d’après septembre 2010 sera dirigé par un
tandem UPRONA/CNDD-FDD ou plutôt CNDD-FDD/UPRONA . Or, il est un
secret de polichinelle que l’UPRONA a encore une grande influence sur certains
officiers des Forces de Défense Nationale et que le CNDD-FDD contrôle la police
à travers certains officiers issus de ses rangs.
La collision de l’armée et de la police dans la répression à Ruziba, et la
réaction d’une part de la police face à l’article de Jean-Claude KAVUMBAGU
et celle d’autre part du Général Germain NIYOYANKANA face à la déclaration de
l’ADC-KIBIRI inspirent une grande inquiétude.
J’espère avec force que l’avenir me donnera tort, et que mon appréhension
n’aura été qu’un vue d’esprit malsain !
Pour le bonheur du peuple burundais !
21 juillet 2010.